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ONIGAWARA : L'HISTOIRE SECRÈTE DES GARDIENS DE TOITS JAPONAIS

Quand on visite Kyoto ou Nara, on a tendance à regarder les jardins, les bouddhas dorés ou les portiques rouges. Mais il suffit de lever la tête vers le ciel pour croiser un regard.

Perché à l'extrémité du faîte du toit, une créature grise, aux yeux exorbités et à la gueule ouverte, vous fixe.

Ce n'est pas un simple démon. C'est un Onigawara (鬼瓦).

Littéralement "Tuile" (Kawara) "Ogre" (Oni).

Beaucoup confondent ces sculptures avec les Oni du folklore (les monstres rouges et bleus qui attaquent les villages). C'est une erreur. L'Onigawara n'est pas un monstre qui attaque ; c'est un monstre qui protège. C'est l'équivalent japonais de nos gargouilles gothiques, un sentinelle de terre cuite chargée de repousser le mal, les typhons et surtout le feu.

Mais d'où vient cette tradition ? Pourquoi a-t-on décidé de mettre des têtes de démons au-dessus de nos têtes ? Et comment un artisan moderne comme moi, chez Daiyokai, réinterprète-t-il cet art millénaire de la tuilerie pour votre décoration intérieure ?

Dans ce dossier technique et historique, nous allons remonter la Route de la Soie. Nous allons découvrir que l'Onigawara n'a pas toujours été un ogre, nous parlerons des Onishi (les maîtres tuiliers) et nous verrons pourquoi, aujourd'hui encore, ces visages de pierre sont essentiels à l'âme d'une maison japonaise.


Gros plan sur une tuile d'ogre japonais Onigawara ornant le toit d'un temple traditionnel avec vue sur le Mont Fuji et une ville nippone

I. ORIGINES : LE LONG VOYAGE DEPUIS ROME ET LA CHINE

L'histoire de l'Onigawara ne commence pas au Japon. Elle commence par une nécessité technique : empêcher la pluie de s'infiltrer sous la toiture.

1. La Route de la Soie : De la Fleur au Démon

L'invention de la tuile (Kawara) remonte à la Chine ancienne, mais l'idée de décorer l'extrémité des tuiles (là où elles sont visibles) a voyagé le long de la Route de la Soie.

Certains historiens de l'art tracent même une influence lointaine avec les gorgonéions grecs ou romains (têtes de Méduse) placés sur les frontons pour effrayer les ennemis.

Cependant, quand la technologie de la tuile arrive au Japon au VIe siècle (période Asuka), importée par quatre moines-artisans du royaume de Paekche (Corée) pour construire le temple Asuka-dera, les tuiles ne représentent pas des démons.

Elles représentent des Fleurs de Lotus (Renge-mon).

À cette époque, le bouddhisme est la force dominante. Le lotus symbolise la pureté. Les toits des premiers temples japonais sont donc couverts de fleurs, pas de monstres.

2. Le "Kimen" : Le Visage de la Bête

C'est à l'époque de Nara (VIIIe siècle) que le design change. On voit apparaître des tuiles appelées Kimen (鬼面), littéralement "Visage de Fantôme/Bête".

Ce ne sont pas encore des Oni japonais typiques (avec cornes et dents de sabre). Ce sont des visages grotesques, inspirés des masques de théâtre chinois ou des divinités gardiennes indiennes (Kirtimukha).

L'idée évolue : le toit n'est plus seulement une protection contre la pluie, c'est une frontière spirituelle. Il faut quelque chose d'effrayant pour dire aux mauvais esprits : "N'approchez pas, il y a déjà un monstre ici, et il est plus méchant que vous."

3. La Naissance de l'Onigawara Japonais

C'est véritablement à l'époque de Heian et surtout Kamakura (le Moyen Âge japonais) que le design se "japonise".

L'influence des démons Oni du folklore local fusionne avec la tuile architecturale.

Le visage devient celui que l'on connaît : cornes, crocs, expression de rage intense. L'Onigawara est né. Il devient le standard pour les temples, les châteaux, et plus tard, les maisons des riches marchands.


Illustration retraçant l'évolution des tuiles protectrices de Rome à la Chine jusqu'au Japon, montrant des navires grecs et des caravanes de la route de la soie.

II. FONCTION ET ARCHITECTURE : POURQUOI SONT-ILS LÀ ?

L'Onigawara n'est pas juste de la déco. C'est une pièce d'ingénierie critique.

1. Le Rôle Technique : L'Étanchéité

Le point le plus vulnérable d'un toit traditionnel japonais est l'extrémité du faîte (Muna), là où les deux pentes se rejoignent. Si on laisse ce point ouvert, la pluie et le vent s'engouffrent et pourrissent la charpente.

Il faut donc une pièce massive pour "boucher" ce trou.

L'Onigawara est cette pièce. C'est une tuile de terminaison, lourde et complexe, qui scelle la toiture.

2. Le Rôle Spirituel : "Yakuyoke" (Chasser le Mal)

En Japonais, on appelle cela le Yakuyoke (Exorcisme) ou Moyoke (Repousser le mal).

Les Japonais croient que les mauvais esprits voyagent avec le vent. Ils arrivent par le ciel. Le toit est donc la première ligne de défense.

L'Onigawara doit avoir l'air féroce. Plus il est effrayant, plus il est efficace.

Son regard, appelé Nirami (le regard fixe et furieux), est censé pétrifier les démons de la maladie et de la malchance.

3. La Protection contre le Feu

C'est un point crucial. Les villes japonaises, faites de bois et de papier, brûlaient souvent.

On trouve souvent sur les toits des variantes d'Onigawara liées à l'eau pour empêcher les incendies :

  • Shachihoko : Une créature mi-tigre mi-carpe (souvent dorée sur les châteaux) qui crache de l'eau.

  • Le Kanji "Eau" (Mizu) : Parfois, à la place d'un visage de démon, on calligraphie le mot "Eau" ou des motifs de vagues/nuages sur la tuile pour invoquer la pluie.

    Dessin technique d'une tuile décorative Onigawara sur le faîtage d'un toit japonais protégeant la structure contre la pluie et les intempéries.

III. LES MAÎTRES DE L'ARGILE : LES "ONISHI"

Fabriquer un Onigawara n'est pas le travail d'un potier ordinaire. C'est la spécialité des Onishi (鬼師), les "Maîtres Oni".

1. Un Art à part entière

Dans la ville de Takahama (préfecture d'Aichi), célèbre pour sa production de tuiles Sanshu Kawara, les Onishi sont vénérés comme des artistes.

Contrairement aux tuiles standard (Sanggawara) qui sont moulées industriellement, un véritable Onigawara est sculpté à la main.

L'Onishi part d'un bloc d'argile massif. Avec des spatules en bois (Hera), il sculpte le visage du démon.

Il doit anticiper le retrait de l'argile au séchage (environ 10 à 15%). S'il se trompe, la tuile fissurera à la cuisson et le toit fuira.

2. La Couleur "Ibushi-gin" (Argent Fumé)

Vous avez remarqué que la plupart des Onigawara ne sont pas rouges ou peints, mais d'un gris argenté profond ?

C'est le résultat d'une technique de cuisson appelée Ibushi.

À la fin de la cuisson dans le four, on injecte du gaz carbone (fumée) qui pénètre l'argile. Cela crée une couche de carbone en surface qui donne cet aspect métallique argenté magnifique ("Ibushi-gin").

C'est une couleur noble, qui symbolise l'austérité et la résilience, typique de l'esthétique Wabi-Sabi.

Artisans japonais Onishi sculptant à la main des masques d'ogres en argile dans un atelier traditionnel avec des fours de cuisson.

IV. LES DIFFÉRENTS TYPES : IL N'Y A PAS QUE DES OGRES

Bien que le nom soit "Tuile Ogre", il existe une variété infinie de motifs.

1. L'Onigawara Classique (Kimen)

Le visage du démon cornu. C'est le plus puissant. On le trouve sur les temples et les grandes maisons.

2. Kufuku-jin (Les 7 Dieux du Bonheur)

Sur les maisons de commerçants, on préférait parfois mettre Daikokuten (Dieu de la richesse) ou Ebisu (Dieu de la pêche) sur le toit. C'est plus accueillant pour les clients qu'un démon furieux !

3. Le "Kamon" (Blason Familial)

Pour les familles de samouraïs, l'Onigawara affichait souvent le blason du clan (Kamon), entouré de motifs végétaux ou de nuages. C'est un signe de propriété et de lignée.

4. Le Singe (Masaru)

Anecdote d'expert : Si vous regardez le toit au Nord-Est d'un bâtiment traditionnel, vous verrez parfois un Singe au lieu d'un Oni.

Pourquoi ?

Le Nord-Est est la "Porte du Démon" (Kimon), la direction la plus dangereuse en Feng Shui.

En japonais, "Singe" se dit Saru, qui est un homonyme de "Partir / S'en aller" (Saru).

Le singe est là pour dire au malheur de "s'en aller". (C'est aussi pour cela que les sous-vêtements rouges avec des singes sont des porte-bonheur, mais c'est une autre histoire !).

Différents modèles de tuiles japonaises protectrices : masque d'ogre Oni, poisson Shachihoko, lion-chien Shishi et motifs de vagues et fleurs.

V. CROYANCES ET SUPERSTITIONS : LE VOISINAGE

Avoir un Onigawara, c'est bien. Mais cela peut créer des problèmes de voisinage.

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1. Le "Regard qui tue"

Une superstition tenace disait que si l'Onigawara de votre voisin regardait directement vers votre fenêtre ou votre entrée, il vous envoyait son énergie agressive et portait malheur à votre famille.

C'est une cause réelle de disputes de voisinage à l'époque Edo !

Pour contrer cela, la "victime" installait parfois un petit canon décoratif ou un miroir (Bagua) sur son propre toit pour renvoyer l'énergie. Une guerre froide magique par toitures interposées.

2. Le Déclin Moderne

Aujourd'hui, l'architecture moderne aux toits plats ou en ardoise a fait disparaître l'Onigawara des maisons neuves.

Les jeunes couples trouvent parfois ces visages "trop effrayants" ou "trop vieux jeu".

L'art des Onishi est en danger. Ils se reconvertissent aujourd'hui dans la décoration intérieure, créant des "Onigawara d'intérieur" pour préserver le savoir-faire.

Scène de vie quotidienne au Japon montrant des habitants priant et utilisant du sel purificateur sous la protection d'un Onigawara contre les esprits.

VI. L'APPROCHE DAIYOKAI : L'ONIGAWARA D'INTÉRIEUR

C'est ici que mon travail intervient. Je suis fasciné par l'esthétique des Onigawara, mais je sais que vous n'avez pas forcément un toit de temple japonais à disposition.

1. Le Problème du Poids

Un vrai Onigawara en argile pèse entre 10 et 40 kilos. C'est impossible à accrocher sur un mur en placo dans un appartement parisien. C'est un objet structurel.

2. La Solution PETG

Dans mon atelier, j'ai resculpté numériquement des designs inspirés des grands Onishi pour créer des Masques Onigawara.

En les imprimant en PETG (plastique durable), je réduis le poids à quelques centaines de grammes.

Cela permet de transformer cet élément architectural extérieur en un objet de décoration intérieure.

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3. La Peinture "Faux-Ibushi"

Le défi artistique est de recréer l'aspect "Ibushi-gin" (Argent Fumé) de la tuile ancienne.

J'utilise des techniques de peinture avec des gris métallisés mats, des lavis noirs pour la crasse et parfois des touches de vert-de-gris pour imiter la mousse qui pousse sur les tuiles centenaires.

Le but est que, visuellement, on ait l'impression d'avoir décroché une tuile d'un temple abandonné, alors que l'objet est léger et propre.

4. Usage Déco

Où placer un Onigawara Daiyokai ?

  • Au-dessus d'une porte : Pour respecter sa fonction traditionnelle de gardien du seuil (Yakuyoke).

  • En haut d'une bibliothèque : Pour qu'il "domine" la pièce comme il dominerait un toit.

    C'est une pièce qui apporte immédiatement une gravité et une authenticité japonaise à une pièce. Ce n'est pas un masque de cosplay, c'est une "Tuile Fantôme".

CONCLUSION

L'Onigawara est le témoin silencieux de l'histoire du Japon. Il a vu les guerres, les incendies et les typhons. Il est resté là, perché, à grincer des dents pour protéger les habitants.

Il représente la conviction profonde que la maison n'est pas juste un abri physique, mais un sanctuaire spirituel qu'il faut défendre activement.

En intégrant un Onigawara (même moderne) dans votre vie, vous ne faites pas que de la décoration. Vous perpétuez le geste des moines de l'époque Asuka. Vous placez une sentinelle.

Et dans un monde parfois chaotique, avoir un ogre bienveillant qui veille sur nous, ce n'est pas du luxe.


À PROPOS DE L'AUTEUR

Jérémy — Daiyokai

Artisan Maker. L'architecture japonaise est ma seconde passion après le folklore. L'Onigawara est le point de rencontre parfait. J'aime l'idée de "hacker" cet objet lourd et immobile pour en faire une pièce accessible à tous, sans perdre son âme protectrice.

FAQ : LES SECRETS DES TUILES

Pourquoi les Onigawara n'ont-ils pas de corps ?

Contrairement aux gargouilles occidentales qui ont souvent un corps, l'Onigawara est une tête seule. C'est un héritage des masques de théâtre (Gigaku et Bugaku). On considère que toute la puissance spirituelle réside dans le visage et le regard (Nirami). Le corps est inutile.

Qu'est-ce qu'un "Shachihoko" ?

C'est souvent confondu avec l'Onigawara. Le Shachihoko est la créature poisson-tigre (souvent dorée) placée aux deux extrémités du toit des châteaux (comme à Nagoya ou Osaka). Sa fonction est spécifiquement d'appeler la pluie en cas d'incendie. L'Onigawara, lui, repousse les démons. Ils sont complémentaires.

Peut-on mettre un Onigawara au sol ?

Dans les jardins japonais modernes, on utilise souvent des anciens Onigawara récupérés (lors de la rénovation de temples) comme éléments de décoration au sol, à moitié enfouis dans la mousse ou le gravier. C'est très esthétique ("Wabi-Sabi") et cela symbolise le retour à la terre.

TABLEAU : ONIGAWARA VS GARGOUILLE

Caractéristique

ONIGAWARA (Japon)

GARGOUILLE (Europe)

Matériau

Argile cuite (Tuile), Fumée

Pierre taillée

Fonction Principale

Spirituelle (Chasser le mal) + Embout

Technique (Évacuer l'eau de pluie)

Apparence

Tête d'Ogre, Fleur, Nuage

Chimère, Dragon, Animal complet

Emplacement

Extrémité du faîte (Toit)

Corniche, Gouttière

Couleur

Gris argenté (Ibushi)

Pierre naturelle (Grès, Calcaire)

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