SETSUBUN : SIGNIFICATION, HISTOIRE ET RITUELS DU CHASSEUR DE DÉMONS
- DAI YOKAI
- 4 févr.
- 8 min de lecture
Dernière mise à jour : 5 févr.
Le 3 février, au Japon, une scène étrange se produit dans presque tous les foyers, les écoles et les temples.
Des enfants, hilares, poursuivent un adulte portant un masque de démon terrifiant en lui jetant des projectiles dessus, tout en hurlant une formule magique.
Ce n'est pas une récréation qui a mal tourné. C'est Setsubun (節分).

Si vous suivez mon travail chez Daiyokai, vous savez que je passe mon année à sculpter des Masques Oni. Le jour de Setsubun est, en quelque sorte, leur jour de gloire (et de souffrance). C'est le jour où le folklore prend vie.
Mais derrière ce rituel qui semble ludique se cache une tradition millénaire d'exorcisme, de purification et de changement de saison.
Pourquoi jette-t-on des haricots ? Pourquoi mange-t-on un énorme maki en silence en regardant une direction précise ? Et surtout, pourquoi le masque est-il l'outil indispensable de cette cérémonie ?
Dans ce dossier complet, nous allons décortiquer l'une des fêtes les plus iconiques du Japon. Des origines chinoises oubliées aux pratiques modernes, préparez-vous à chasser le mauvais sort pour accueillir le printemps.
I. ORIGINES ET ÉTYMOLOGIE : LA SÉPARATION DES SAISONS
Avant de lancer quoi que ce soit, il faut comprendre le mot.
1. La "Division des Saisons"
Littéralement, Setsubun signifie "Division des Saisons" (Setsu = Saison, Bun = Division).
Historiquement, il y avait quatre "Setsubun" par an (un pour chaque changement de saison : Printemps, Été, Automne, Hiver).
Cependant, dans l'ancien calendrier lunaire japonais, le Printemps (Risshun) marquait le début de la nouvelle année. C'était le moment le plus important, le renouveau de la vie.
Au fil des siècles, le terme "Setsubun" a fini par désigner exclusivement la veille du printemps (le 3 ou 4 février).
C'est donc, spirituellement, un Réveillon du Nouvel An. Et comme pour tout passage à la nouvelle année, il faut faire le ménage : on balaie la poussière et on chasse les mauvais esprits accumulés l'année passée.

2. L'Ancêtre Chinois : Le Rituel Tsuina
La coutume ne vient pas de nulle part. Elle a été importée de Chine à l'époque Nara (VIIIe siècle). Elle s'appelait alors Tsuina (追儺) ou "La Grande Exorcisme".
À la cour impériale, un officiant appelé Hosshi (un chaman aux quatre yeux dorés) menait une procession pour chasser les démons invisibles de la peste et de la malchance. Il utilisait un arc et des flèches en roseau.
Avec le temps, ce rituel aristocratique et solennel s'est démocratisé. Il est descendu dans le peuple, et les flèches ont été remplacées par quelque chose de beaucoup plus accessible pour les paysans : des haricots.
II. LE RITUEL MAMEMAKI : POURQUOI DES HARICOTS ?
Le cœur de Setsubun, c'est le Mamemaki (豆撒き), littéralement "Le Lancer de Haricots".
1. Le Pouvoir du Soja (Fuku-mame)
On utilise des haricots de soja grillés, appelés Fuku-mame (Haricots du Bonheur).
Pourquoi du soja ?
La Vitalité : Le soja est une graine très résistante, pleine d'énergie vitale (Ki).
Le Jeu de Mots (Kotodama) : En japonais, la langue est pleine de magie sonore.
Mame (豆) = Haricot.
Ma (魔) = Démon / Mal.
Me (滅) = Détruire / Anéantir.
Donc Ma-Me (魔滅) peut se lire "Détruire le Démon".
Jeter des haricots, c'est littéralement bombarder le mal avec de l'énergie vitale.
Attention, les haricots doivent être grillés. Si vous jetez des haricots crus et qu'ils germent plus tard dans le jardin, la superstition dit que le malheur prendra racine chez vous !
2. La Formule Magique : "Oni wa Soto !"
C'est la phrase que vous entendrez partout ce jour-là. Il faut la crier fort en lançant les graines :
"Oni wa soto ! Fuku wa uchi !"(Les Démons dehors ! Le Bonheur dedans !)
On commence par lancer les haricots depuis l'intérieur de la maison vers la porte d'entrée (ou les fenêtres) pour chasser les démons. Puis, on claque la porte rapidement pour ne pas les laisser rentrer.
Ensuite, on jette des haricots à l'intérieur de la pièce pour inviter le bonheur (Fuku).
3. Manger son Âge
Une fois la bataille terminée, chaque membre de la famille doit ramasser et manger le nombre de haricots correspondant à son âge.
Si vous avez 25 ans, vous en mangez 25.
Dans certaines régions, on en mange un de plus (+1) pour garantir la santé pour l'année à venir.
C'est un moyen d'internaliser la protection divine.
III. LE RÔLE DE L'ONI : POURQUOI LE PÈRE PORTE-T-IL LE MASQUE ?
C'est ici que mon travail d'artisan prend tout son sens. Sans Oni, pas de Setsubun. Il faut un antagoniste pour que le rituel fonctionne.
1. Le Bouc Émissaire Familial
Dans la tradition familiale, c'est souvent le père (ou le grand frère) qui se dévoue. Il enfile un Masque Oni et joue le rôle du démon qui tente d'envahir la maison.
Les enfants, munis de leurs boîtes de haricots, doivent le bombarder pour le faire fuir.
C'est une catharsis ludique : les enfants ont le droit (pour une fois) "d'attaquer" l'autorité paternelle, qui incarne symboliquement tous les dangers extérieurs (maladie, chômage, accidents).
Quand le père s'enfuit en courant et enlève son masque, l'ordre est rétabli et la maison est sûre.
2. Quel Masque Choisir ? La Symbolique des Couleurs
Tous les Oni ne se valent pas. Selon le masque que vous portez, vous incarnez un "Poison" différent à exorciser. C'est lié aux Goshiki no Oni (Les 5 couleurs bouddhistes) que j'aborde dans mes articles détaillés :
Signification : Le Désir, l'Avidité (Ton’yoku).
Pourquoi le chasser ? Pour se libérer de la soif de possession et de la gloutonnerie. C'est le masque le plus courant pour Setsubun.
Signification : La Colère, la Haine (Shinni).
Pourquoi le chasser ? Pour apaiser son cœur et ne pas céder à la rage l'année prochaine.
Signification : Le Doute, l'Ignorance (Guchi).
Pourquoi le chasser ? Pour avoir l'esprit clair et prendre de bonnes décisions. C'est le plus difficile à faire partir !
L'Oni Vert (Midori-Oni) : La Paresse ou la mauvaise santé. (article a venir)
L'Oni Jaune (Ki-Oni) : L'Agitation et le Regret. (article a venir)
IV. AUTRES RITUELS ÉTRANGES DE SETSUBUN
Mamemaki est le plus connu, mais il y en a d'autres, plus sombres ou plus gourmands.
1. Ehomaki : Le Rouleau de la Fortune
C'est une tradition plus récente (popularisée par les commerçants d'Osaka et les 7-Eleven), mais désormais incontournable.
Le soir de Setsubun, on mange un Ehomaki (Maki de la direction chanceuse).
C'est un gros maki non coupé (pour ne pas "couper" la chance). Il contient souvent 7 ingrédients (en hommage aux 7 Divinités du Bonheur).
La Règle : Il faut le manger en silence, les yeux fermés, en regardant dans la direction favorable de l'année (Eho), déterminée par le zodiaque chinois.
L'Astuce : Accompagnez-le d'un bon thé vert (Genmaicha) de chez Chanokaze pour digérer ce repas copieux !

2. Hiiragi Iwashi : La Tête de Sardine
C'est le rituel "Gore" et olfactif.
Les Japonais accrochent à leur porte une décoration composée d'une branche de houx (Hiiragi) et d'une tête de sardine grillée (Iwashi).
Pourquoi ? Les Oni détestent deux choses : les piquants (le houx leur crève les yeux) et les mauvaises odeurs (la sardine puante). C'est un talisman répulsif très efficace (et qui éloigne aussi les voisins, soyons honnêtes).
V. SETSUBUN DANS LA CULTURE MODERNE
Aujourd'hui, Setsubun est un événement médiatique majeur.
1. Dans les Temples (Narita-san)
Les grands temples organisent des Mamemaki géants. Souvent, ce sont des célébrités (acteurs de Taiga Drama), des politiciens ou des lutteurs de Sumo qui jettent les haricots à la foule depuis une estrade.
Ici, on ne crie pas "Oni wa soto" (ce serait impoli de dire qu'il y a des démons dans un temple sacré), on crie juste "Fuku wa uchi" (Bonheur dedans). La foule se bouscule pour attraper les sachets, car ils portent chance.
2. L'Exception des "Watanabe"
C'est une anecdote que j'adore. Si votre nom de famille est Watanabe, vous êtes dispensé de Setsubun !
Pourquoi ?
La légende raconte que le héros médiéval Watanabe no Tsuna a coupé le bras du terrible démon Ibaraki-Doji au pont Modoribashi. Depuis, les Oni sont terrifiés par le simple nom de Watanabe. Ils n'osent même pas approcher la maison d'un Watanabe. Pas besoin de haricots, votre nom suffit !
VI. L'APPROCHE DAIYOKAI : UN MASQUE POUR DURER
Revenons à l'atelier. Pourquoi acheter un masque Daiyokai pour Setsubun alors qu'on trouve des masques en carton à 1€ au supermarché ?
1. L'Expérience Immersive
Setsubun est un théâtre. Pour que les enfants y croient (et s'amusent), le "monstre" doit être crédible.
Un masque en plastique fin avec un élastique qui craque casse la magie.
Un masque Daiyokai, sculpté en 3D avec des textures, des cornes imposantes et une peinture soignée, transforme le père de famille en véritable Yôkai. L'adrénaline est différente.
2. La Résistance (Le Test du Haricot)
C'est tout bête, mais les haricots, ça fait mal ! Et ça raye.
Mes masques sont imprimés en PETG (haute résistance) et vernis avec plusieurs couches de protection.
Ils sont conçus pour résister aux impacts de projectiles (soja, balles en mousse, jouets). Vous pouvez vous faire bombarder sans craindre que le masque ne se fende ou que la peinture ne s'écaille au premier choc.
3. Après la Fête : L'Objet Déco (Onigawara)
Une fois Setsubun passé, que fait-on du masque en carton ? On le jette.
Un masque Daiyokai, lui, change de fonction.
Il passe du visage au mur.
Il devient un Onigawara (Tuile Ogresse), un gardien protecteur que l'on accroche dans l'entrée ou le salon. Il continue de veiller sur la maison toute l'année en attendant le prochain 3 février. C'est un objet durable, un Tsukumogami en devenir.

VII. PHILOSOPHIE : LE MÉNAGE DE PRINTEMPS MENTAL
Au-delà du folklore, Setsubun a une valeur psychologique que j'apprécie particulièrement.
C'est un "Reset".
L'hiver est une période où l'on accumule : on reste chez soi, on rumine, on prend moins le soleil. Symboliquement, on accumule des "Oni" intérieurs (fatigue, doute, morosité).
Setsubun nous oblige à ouvrir les fenêtres (littéralement, pour jeter les haricots) et à crier.
Ce cri "Oni wa soto !" est libérateur. C'est une expulsion active de la négativité.
Ce n'est pas juste une superstition ; c'est un acte de psychologie comportementale. On matérialise le problème (le masque), on le combat (les haricots) et on le chasse.

CONCLUSION
Setsubun est bien plus qu'une bataille de nourriture. C'est le lien vivant qui unit les Japonais à leur passé, à la nature et à leurs peurs.
Que vous soyez au Japon ou en France, célébrer Setsubun est une excellente façon de marquer la fin de l'hiver. C'est l'occasion de rire en famille, de manger un bon maki, et de remettre les compteurs à zéro pour le printemps.
Et si vous cherchez le visage parfait pour incarner vos démons (et les vaincre), l'atelier Daiyokai a ce qu'il vous faut. Que vous choisissiez le Rouge pour la passion ou le Noir pour le mystère, rappelez-vous : à la fin, c'est toujours le bonheur (Fuku) qui doit gagner.
Bon Mamemaki à tous !
À PROPOS DE L'AUTEUR
Jérémy — Daiyokai
Artisan Maker. Je sculpte les démons toute l'année, mais le 3 février est le seul jour où je suis content qu'on leur jette des choses dessus. Mes masques sont conçus pour être portés, vécus et exposés.
FAQ : TOUT SAVOIR SUR SETSUBUN
Peut-on utiliser des cacahuètes au lieu du soja ?
Oui ! Dans certaines régions du Nord du Japon (Hokkaido, Tohoku) où il y a beaucoup de neige, on lance des cacahuètes avec leur coque. C'est plus hygiénique (on peut les manger après les avoir ramassées dans la neige) et plus facile à retrouver.
Est-ce que Setsubun est un jour férié ?
Non, c'est une fête culturelle et religieuse, mais les gens travaillent et vont à l'école. Les rituels se font souvent le soir en rentrant.
Pourquoi le maki Ehomaki ne doit pas être coupé ?
Le Ehomaki symbolise les relations (en-musubi). Couper le rouleau avec un couteau reviendrait symboliquement à "couper les liens" ou couper la chance. Il faut donc le manger entier, en le mordant à pleines dents (ce qui est assez comique vu la taille du truc).
TABLEAU : LES RÔLES DU RITUEL
Rôle | Qui ? | Action | Accessoire Indispensable | Symbolique |
L'ONI (Démon) | Le Père / L'aîné | Grogner, attaquer, puis s'enfuir | Masque Oni Daiyokai (Rouge/Bleu) | Les malheurs, la maladie, l'hiver |
LE CHASSEUR | Les Enfants / La Mère | Crier "Oni wa Soto !", Lancer | Fuku-mame (Soja grillé) | La pureté, la vitalité, le printemps |
L'OBSERVATEUR | Les ancêtres / Kami | Protéger la maison une fois purifiée | Hiiragi Iwashi (Sardine) | Le gardien du seuil |





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