Jorogumo : La Femme-Araignée du Japon — Légende, Tatouage & Symbolisme (Guide Complet)
- DAI YOKAI
- 10 janv.
- 10 min de lecture
Dernière mise à jour : 13 févr.
Quelque part dans une forêt de la préfecture de Shizuoka, une cascade gronde. Un bûcheron s'approche, fatigué, et aperçoit une jeune femme d'une beauté surnaturelle qui joue du biwa au bord de l'eau. Il ne repartira jamais. Bienvenue dans la légende de la Jorogumo (絡新婦), le yōkai le plus perfide du folklore japonais : une araignée vieille de 400 ans qui prend la forme d'une femme magnifique pour séduire et dévorer les hommes.
Qu'est-ce que la Jorōgumo ? (Définition)
La Jorōgumo (絡新婦) est un yōkai du folklore japonais prenant la forme d'une araignée géante capable de se métamorphoser en une femme d'une beauté irrésistible. Son nom signifie « mariée qui enchevêtre » ou « araignée prostituée ». Selon la légende, une araignée Nephila clavata ayant vécu 400 ans acquiert des pouvoirs surnaturels et commence à chasser les humains au lieu des insectes, utilisant la séduction et la musique comme pièges.

Étymologie : Deux Noms, Deux Visages
Le nom Jorōgumo est un jeu de mots qui résume parfaitement la dualité de la créature :
Lecture | Kanji | Signification | Ce qu'elle révèle |
Jorō-gumo (1re lecture) | 女郎蜘蛛 | « Araignée prostituée » | Sa nature de prédatrice qui utilise la séduction comme arme |
Jorō-gumo (2e lecture) | 絡新婦 | « Mariée qui enchevêtre / lie » | Sa méthode : piéger dans des fils de soie invisibles, comme un mariage dont on ne sort pas |
Les deux lectures coexistent dans les textes de l'époque Edo. La première est crue, directe — elle désigne ce que fait la créature. La seconde est poétique — elle décrit comment elle le fait.
Ce double sens est typique du japonais : un seul mot qui contient à la fois la beauté et l'horreur. C'est exactement ce que j'essaie de capturer quand je crée un masque chez Dai Yokai — un objet qui peut être sublime ou terrifiant selon l'angle de vue.
L'Araignée Réelle : La Trichonephila clavata
Avant de parler du yōkai, il faut parler de l'araignée. La Jorōgumo existe vraiment. La Trichonephila clavata (anciennement Nephila clavata) est une araignée de soie dorée très répandue au Japon, reconnaissable à ses motifs jaunes et noirs et à ses longues pattes. Elle mesure 2 à 3 cm (corps), mais sa toile peut atteindre plus d'un mètre de diamètre.
Caractéristique | Araignée réelle (T. clavata) | Yōkai Jorōgumo |
Taille | 2-3 cm de corps | Jusqu'à 2 mètres sous forme araignée |
Toile | Extrêmement résistante (peut capturer de petits oiseaux) | Fils de soie « plus solides que le fer » |
Habitat | Forêts, jardins, archipel japonais | Cascades, grottes, maisons abandonnées, greniers |
Proie | Insectes, petits oiseaux | Hommes (exclusivement) |
Poison | Venin faible, non dangereux pour l'homme | Venin injecté lentement pour prolonger l'agonie |
Durée de vie | ~1 an | 400+ ans (c'est à cet âge qu'elle se transforme) |
La solidité réelle de la toile de la Trichonephila clavata a probablement nourri le mythe. Quand tu vois une toile d'araignée capable de piéger un oiseau, l'idée qu'elle puisse piéger un homme ne demande pas un grand saut d'imagination.
Les Trois Grandes Légendes de la Jorōgumo
1. La Cascade de Jōren (Shizuoka) — La version classique
C'est l'histoire la plus connue, située à la cascade de Jōren (浄蓮の滝) dans la péninsule d'Izu, préfecture de Shizuoka.
Un jour, un jeune bûcheron se reposait au pied de la cascade quand sa hache glissa dans le bassin. Une femme d'une beauté saisissante émergea de l'eau pour la lui rendre. Fasciné, il revint chaque jour. Mais au fil des semaines, son entourage remarqua qu'il s'affaiblissait — sa vitalité était aspirée, jour après jour.
Un moine bouddhiste comprit le piège : la femme était une Jorōgumo géante qui vivait derrière la cascade. Le moine récita des sūtras (prières bouddhistes) pour briser l'emprise de l'araignée. La créature lutta, renforçant ses toiles pour retenir l'homme, mais les sūtras finirent par l'emporter.
Encore aujourd'hui, les habitants d'Izu disent qu'il ne faut jamais s'approcher trop près du bassin de la cascade de Jōren.
2. Kashikobuchi (Sendai) — La version « maligne »
À Kashikobuchi, dans la ville de Sendai (préfecture de Miyagi), la légende prend un tour différent. Un pêcheur se reposait au bord d'une rivière poissonneuse quand il remarqua une araignée tissant une toile autour de sa jambe. Au lieu de paniquer, il détacha calmement le fil et l'accrocha à un arbre voisin. L'arbre fut aussitôt aspiré dans la rivière.
Une voix sortit de l'eau : « Malin, malin. »
Dans cette version, la Jorōgumo est aussi vénérée. Les habitants craignaient l'araignée de la rivière, mais lui rendaient un culte. Au Japon, il est courant de vénérer des entités dangereuses précisément pour les apaiser et éviter leur colère — un concept qu'on retrouve dans le rapport aux Oni, ces démons qu'on craint et qu'on respecte.
3. Le Bébé-Piège (Tonoigusa) — La version la plus terrifiante
Cette variante, rapportée dans le Tonoigusa d'Ansei Ogita (époque Edo), raconte l'histoire d'une belle femme d'une vingtaine d'années qui croise un bushi (guerrier) sur la route. Elle porte un bébé dans une couverture et s'adresse à l'enfant : « Regarde, voilà ton père. Va le faire embrasser. »
Quand le guerrier prend le bébé dans ses bras, il découvre que ce n'est pas un nourrisson — c'est un sac d'œufs d'araignée qui éclot instantanément. Des centaines de petites araignées se répandent sur son corps.
Cette version est la plus vicieuse car elle exploite l'instinct paternel comme piège, pas la séduction. C'est une stratégie complètement différente du schéma « belle femme + musique ».
Jorōgumo vs Tsuchigumo : Les Deux Araignées du Folklore
C'est une confusion fréquente. Le folklore japonais a deux yōkai-araignées majeurs, et ils sont radicalement différents :
Critère | Jorōgumo (絡新婦) | Tsuchigumo (土蜘蛛) |
Signification | « Mariée qui enchevêtre » | « Araignée de terre » |
Genre | Féminin (toujours) | Masculin ou neutre |
Origine | Araignée de 400 ans | Clans rebelles diabolisés + yōkai antique |
Méthode | Séduction, musique, ruse | Force brute, combat direct |
Taille | Variable (forme humaine → 2 m en araignée) | Gigantesque (1,2 m de large dans le Tsuchigumo sōshi) |
Ennemi légendaire | Moines bouddhistes | Minamoto no Yorimitsu (Raikō) + ses Quatre Rois Gardiens |
Apparence au théâtre | Indirecte (thème de la séduction dans le Kabuki) | Directe : la pièce Nō Tsuchigumo est l'un des « nō de démon » les plus spectaculaires |
Symbolisme | Le danger de la séduction | Le chaos sauvage contre l'ordre impérial |
Dans la célèbre pièce de Nō Tsuchigumo, le guerrier Minamoto no Raikō est alité, malade. Un moine suspect le visite de nuit et lui lance des fils de soie. Raikō tire son sabre Hizamaru (膝丸) et blesse le monstre, qui s'enfuit. Ses serviteurs suivent la piste de sang jusqu'à une butte où ils trouvent une araignée géante d'1,2 mètre. Après l'avoir tuée, Raikō guérit instantanément. Il renomme son sabre Kumo-kiri (蜘蛛切り), « trancheuse d'araignée ».
Pour approfondir l'univers des créatures surnaturelles japonaises, consultez mon TOP 10 des Yokai Japonais.
Les Pouvoirs de la Jorōgumo
Pouvoir | Description | Source |
Métamorphose | Se transforme en jeune femme d'une beauté exceptionnelle. Son reflet dans un miroir révèle cependant sa vraie forme | Gazu Hyakki Yagyō (1776) |
Musique hypnotique | Joue du biwa (luth japonais) ou du shamisen pour envoûter ses victimes | Légendes d'Edo |
Fils de soie d'acier | Tisse des fils invisibles « plus solides que le fer » pendant que la victime est distraite | Toutes les versions |
Contrôle d'araignées | Commande des centaines de petites araignées qui peuvent cracher du feu (Hi-no-tama) | Toriyama Sekien |
Poison lent | Injecte un venin qui affaiblit lentement la victime sur plusieurs jours | Légende de Jōren |
Illusions | Peut créer des mirages, des faux bébés (sacs d'œufs), des faux domiciles | Tonoigusa |
Le point commun de tous ces pouvoirs : la patience. La Jorōgumo ne tue jamais vite. Elle prend son temps. Elle construit une relation, une routine, un lien de confiance — puis elle se referme, comme un piège.
Toriyama Sekien et l'Art de la Jorōgumo
La première représentation cataloguée de la Jorōgumo vient de Toriyama Sekien (鳥山石燕, 1712–1788), le plus célèbre illustrateur de yōkai de l'histoire japonaise. Dans son Gazu Hyakki Yagyō (画図百鬼夜行, « Parade nocturne illustrée des cent démons », 1776), il dessine une femme élégante dont le kimono laisse entrevoir des pattes d'araignée.
Ce qui rend l'illustration de Sekien si puissante, c'est ce qu'elle ne montre pas. On ne voit pas de monstre évident. On voit une femme en kimono, avec un léger détail troublant — des pattes qui dépassent. C'est exactement le principe de la Jorōgumo : le danger n'est visible que si on regarde très attentivement.
Sekien a aussi illustré la capacité de contrôle des araignées de feu (Hi-no-tama) — de petites araignées enflammées que la Jorōgumo envoie brûler les maisons de ceux qui la soupçonnent.
Le Film Irezumi (1966) : La Jorōgumo au Cinéma
Le réalisateur Yasuzo Masumura a consacré un film entier à la symbolique de la Jorōgumo : Irezumi (刺青, 1966, aussi connu sous le titre Spider Tattoo à l'étranger).
L'histoire : une jeune geisha fuit sa famille pour vivre avec son amant. Elle est trahie, abusée, vendue dans une maison de prostitution. Un tatoueur de renom lui tatoue une Jorōgumo géante sur le dos — sans son consentement. Mais au lieu de la détruire, le tatouage la transforme. Elle devient aussi froide, calculatrice et mortelle que l'araignée sur sa peau. Les hommes qui l'ont exploitée deviennent ses proies.
Ce film est un tournant : il inverse le mythe. La Jorōgumo n'est plus le monstre — c'est la vengeance de la femme piégée. C'est le même thème que le masque Hannya, qui représente une femme dont la souffrance l'a transformée en démon.
La Jorōgumo dans le Tatouage Irezumi
La Jorōgumo est un motif puissant en tatouage japonais traditionnel. Elle combine la beauté féminine, l'horreur arachnéenne et une symbolique riche.
Signification du tatouage Jorōgumo
Signification | Pour qui |
Le danger de la séduction | Ceux qui veulent rappeler que la beauté peut être un piège |
La force féminine | Femmes qui revendiquent leur pouvoir (influence du film Irezumi) |
La patience stratégique | Ceux qui admirent la capacité à planifier, attendre, frapper au bon moment |
La dualité | Toute personne qui se reconnaît dans le thème « deux visages » |
Repoussoir de catastrophes aquatiques | Variante de Kashikobuchi : la Jorōgumo protège des eaux |
Compositions classiques en Irezumi
Composition | Emplacement idéal | Éléments associés |
Jorōgumo jouant du biwa (forme humaine) | Dos complet (senaka) | Cascade, brume, fils de soie dorés, sakura |
Demi-femme / demi-araignée | Manche complète (sode) ou cuisse | Toile en fond, araignées de feu (Hi-no-tama), pivoine |
Visage de femme + pattes sous le kimono | Avant-bras ou mollet | Style Toriyama Sekien, noir/rouge, fond de vagues |
Jorōgumo vs Samouraï | Dos complet | Sabre Kumo-kiri, fils de soie, temple en ruine |
Pour approfondir l'histoire complète du tatouage japonais, lisez mon dossier sur l'Irezumi : L'Histoire Secrète du Tatouage Japonais et l'article sur la technique ancestrale du Tebori.
La Jorōgumo dans la Pop Culture
Œuvre | Type | Personnage / Référence | Fidélité au mythe |
Demon Slayer (K. Gotouge) | Manga/Anime | Mère des Araignées (Arc Mont Natagumo) | ★★★★★ — Contrôle des araignées, fils de soie, apparence féminine trompeuse |
One Piece (E. Oda) | Manga/Anime | Black Maria (forme hybride) | ★★★★☆ — Belle femme + corps d'araignée sous le kimono |
Nioh (Team Ninja) | Jeu vidéo | Boss Jorōgumo | ★★★★☆ — Fils de soie + transformation araignée |
Ōkami (Capcom) | Jeu vidéo | Reine Araignée | ★★★☆☆ — Fusion Jorōgumo/Tsuchigumo |
Dororo (O. Tezuka) | Manga | Apparition d'une Jorōgumo | ★★★☆☆ |
Coraline (Laika) | Film | La Beldam (l'Autre Mère) | ★★★★☆ — Méthode Jorōgumo : piège domestique, révélation araignée |
Irezumi (Y. Masumura, 1966) | Film | Geisha avec tatouage Jorōgumo | ★★★★★ — Le plus fidèle au symbolisme |
For Honor (Ubisoft) | Jeu vidéo | Skin Jorōgumo | ★★☆☆☆ — Esthétique seulement |
L'arc du Mont Natagumo dans Demon Slayer est probablement la meilleure adaptation moderne du mythe. La Mère des Araignées contrôle ses « enfants » avec des fils invisibles — exactement comme dans la légende de Toriyama Sekien

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Mon Avis d'Artisan : Pourquoi la Jorōgumo Me Fascine
La Jorōgumo est le yōkai que j'aimerais un jour transformer en masque articulé. Pourquoi ? Parce que c'est la créature qui incarne le mieux le concept de masque au sens littéral : un visage magnifique qui cache une nature monstrueuse.
En attendant, j'explore ce thème avec mon Masque Geisha Horror — un visage de geisha classique dont la mâchoire s'ouvre pour révéler quelque chose de beaucoup moins rassurant. C'est le même principe que la Jorōgumo : la beauté parfaite, puis le « reveal ».
Mon Masque Kuchisake-onna articulé pousse encore plus loin la mécanique de la révélation : la bouche s'ouvre littéralement, passant du beau au terrifiant en un geste.
Et pour ceux qui cherchent une pièce de décoration murale dans l'univers des femmes démoniaques, le Masque Hannya Kezurata Noir — avec sa texture sculptée à la main — incarne cette même idée de beauté ravagée par la transformation.
Tous ces masques sont fabriqués en PETG (polymère haute résistance) dans mon atelier de Plélan-le-Grand, en Bretagne. Le PETG est léger (180-220 g, portables toute une journée), résistant (ne casse pas si tu le fais tomber), et durable (supporte chaleur et humidité). Le bois est un matériau noble — mais pour un masque qui doit vivre, le PETG est imbattable.
Comment Utiliser le Thème Jorogumo en Déco
Ambiance | Produits recommandés | Mise en scène |
Mur « Femmes démoniaques » | Fond noir mat, éclairage rasant, les trois alignés = séduction → rage → horreur | |
Cabinet de curiosités | À côté d'un Yūrei — deux visages de l'horreur féminine japonaise | |
Duo « Prédateur vs Gardien » | Geisha Horror + Oni Rouge | La séductrice face au protecteur — piège vs force brute |
Questions Fréquentes (FAQ)
Quelle est la différence entre Jorōgumo et Tsuchigumo ?
La Jorōgumo (絡新婦) est une araignée femelle qui utilise la séduction pour piéger les hommes — elle se transforme en belle femme, joue de la musique et tisse des fils invisibles. Le Tsuchigumo (土蜘蛛) est une araignée géante qui attaque par la force brute. Le Tsuchigumo est surtout connu pour son combat contre le héros Minamoto no Raikō dans la pièce de Nō Tsuchigumo, où Raikō le tue avec son sabre Hizamaru, renommé Kumo-kiri (« trancheuse d'araignée »).
Comment reconnaître une Jorōgumo déguisée en femme ?
Selon les légendes de l'époque Edo, la Jorōgumo sous forme humaine est physiquement parfaite — trop parfaite pour être naturelle. Le seul indice fiable est son reflet : même sous apparence humaine, son reflet dans un miroir montre sa véritable forme d'araignée. On dit aussi que ses pattes sont cachées sous un long kimono, et que si elle se sent démasquée, elle envoie ses araignées cracheuses de feu brûler la maison du soupçonneux.
La Jorōgumo existe-t-elle vraiment ?
L'araignée Trichonephila clavata (« araignée Joro ») existe réellement au Japon. Elle mesure 2 à 3 cm, a des motifs jaunes et noirs, et tisse des toiles résistantes pouvant capturer de petits oiseaux. C'est cette araignée qui a inspiré le mythe. En japonais, « Jorōgumo » désigne à la fois le yōkai et l'espèce réelle (ジョロウグモ en katakana).
Explore l'Univers Dai Yokai
La Jorōgumo nous rappelle que les apparences sont le piège le plus ancien du monde — et que les masques ne servent pas qu'à se cacher. Ils servent à révéler ce qu'on porte en dessous.
Découvre le Masque Geisha Horror pour toucher du doigt cette dualité, ou plonge dans les légendes connexes : les Yūrei, Kuchisake-onna, et Geisha et Yōkai : Quand la Beauté Cache le Monstre.





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