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YUREI : HISTOIRES VRAIES, AMOUR MATERNEL ET ESPRITS PROTECTEURS

Dernière mise à jour : 12 févr.

L'été au Japon est chaud, humide, étouffant.

C'est la saison où le voile entre le monde des vivants (Konoyo) et le monde des morts (Anoyo) devient si fin qu'on peut voir à travers.

C'est la saison des Kaidan (histoires de fantômes) que l'on se raconte pour "se rafraîchir le sang" de peur.

Mais tous les fantômes ne font pas geler le sang. Certains font monter les larmes aux yeux.

On les appelle les Yurei (幽霊).

  •  (幽) : Obscur, faible, imperceptible.

  • Rei (霊) : Âme, esprit.

Contrairement aux monstres folkloriques comme les Oni (Démons) qui sont la force brute ou les Tengu (Guerriers Célestes) qui sont des créatures de la montagne, les Yūrei ont été humains. Ils sont nos mères, nos pères, nos guerriers.

Ils restent parmi nous parce qu'ils ont laissé quelque chose d'inachevé : une colère, certes, mais souvent un amour trop grand pour être éteint par la mort biologique.

Dans mon atelier Daiyokai, sculpter un Yūrei est l'exercice le plus difficile. Comment sculpter ce qui n'a pas de forme ? Comment représenter l'absence de pieds, la transparence du kimono blanc, la tristesse infinie du regard ? Ce n'est pas un Menpo (Masque de Guerre) conçu pour dévier les coups, c'est un masque de deuil conçu pour exprimer le regret.

Dans ce dossier exhaustif, nous allons voyager à travers le Japon pour découvrir trois histoires locales poignantes et méconnues en Occident. De la mère de Kanazawa qui achète des bonbons après sa mort, aux prisonniers de guerre de Nagano qui protègent leurs geôliers. Nous analyserons aussi la hiérarchie complexe des morts : pourquoi certains deviennent des dieux (Goryō) et d'autres des démons vengeurs (Onryō).

Allumez une lanterne. Nous entrons dans le monde des ombres bienveillantes.

Illustration ukiyo-e d'un Yūrei, fantôme japonais de femme en kimono blanc funéraire avec de longs cheveux noirs, flottant sans pieds parmi des feux follets Hitodama dans un cimetière brumeux.


I. ANATOMIE DE L'ÂME : QU'EST-CE QU'UN YŪREI ?

Avant de raconter leurs histoires, il faut comprendre ce qu'ils sont. La conception japonaise de la mort n'est pas une fin, c'est une transition bureaucratique complexe.

1. Reikon : L'Âme Composée

Selon le Shintoïsme, chaque être humain possède un esprit appelé Reikon.

À la mort, le Reikon quitte le corps. Il attend les rites funéraires pour rejoindre ses ancêtres et devenir un esprit protecteur (Sorei).

Mais si la personne meurt brutalement (suicide, meurtre, guerre) ou si les rites ne sont pas faits, le Reikon reste coincé. Il devient un Yūrei. Il partage cette pâleur spectrale avec la Yuki-onna (Femme des Neiges), bien que cette dernière soit un esprit de la nature et non un humain décédé.


2. L'Apparence Codifiée (Depuis l'époque Edo)

Si vous voyez une peinture de fantôme du XVIIIe siècle (comme celles de Maruyama Okyo), vous remarquerez des traits constants qui définissent le "look" du Yūrei :

  • Le Kyokatabira : Un kimono blanc funéraire, fermé le côté droit sur le gauche (l'inverse des vivants). Le blanc est la couleur de la pureté rituelle.

  • Le Hitaikakushi : Ce petit morceau de tissu blanc triangulaire attaché sur le front. Il symbolise le chapeau céleste pour monter vers l'au-delà.

  • L'Absence de Pieds : Le Yūrei flotte. Le bas de son kimono s'estompe en fumée ou en brume. C'est la preuve qu'il n'est plus lié à la terre.

  • Les Mains : Souvent ballantes, poignets cassés (posture dite Urameshiya), signe d'impuissance ou de demande.


II. L'AMOUR PLUS FORT QUE LA MORT : TROIS HISTOIRES VRAIES

llustration style estampe japonaise ancienne. Fantôme Yurei en kimono blanc flottant dans un cimetière avec feux follets bleus et saule pleureur.

Oubliez les films d'horreur. Voici la réalité du folklore local japonais, ancré dans des lieux précis que vous pouvez visiter.

1. KANAZAWA (PRÉFECTURE D'ISHIKAWA) : LA MÈRE AUX BONBONS (KOSODATE YŪREI)

C'est sans doute l'histoire de fantôme la plus célèbre et la plus émouvante du Japon bouddhiste. Elle se déroule à Kanazawa.

Le Vendeur de Bonbons

Il y a longtemps, par une nuit pluvieuse, un commerçant de bonbons (Ame-ya) s'apprêtait à fermer sa boutique. On frappa à la porte.

C'était une jeune femme, très pâle, vêtue d'un kimono blanc léger. Elle tendit une petite pièce de monnaie d'un sou (Mon) et demanda : "Un bâtonnet de bonbon au riz, s'il vous plaît."

Le marchand, intrigué par son air triste et silencieux, la servit. Elle disparut dans la nuit.

Le Mystère des 7 Nuits

La femme revint la nuit suivante. Puis la suivante.

Chaque nuit, à la même heure, elle achetait un bonbon.

Le marchand remarqua qu'elle semblait de plus en plus faible, de plus en plus transparente.

Le septième soir, elle n'avait plus d'argent. Elle offrit son propre kimono en échange du bonbon. Le marchand, touché, lui donna la friandise. Mais sa curiosité l'emporta. Il décida de la suivre sous la pluie.


La Révélation au Cimetière

Il la suivit à travers les ruelles sombres jusqu'au cimetière du temple local. Là, la femme disparut soudainement devant un monticule de terre fraîchement retournée.

Le marchand entendit alors un bruit étouffé venant de sous la terre.

Un cri de bébé.

Terrifié mais courageux, il courut chercher le moine du temple. Ensemble, ils creusèrent la tombe.

À l'intérieur du cercueil, ils trouvèrent la jeune femme, morte depuis plusieurs jours.

Mais dans ses bras, bien vivant, il y avait un bébé qui suçait le bonbon que le marchand venait de lui vendre.


Le Destin de l'Enfant : Dōgen Zenji

Ce bébé n'était pas n'importe qui. Sauvé par l'amour spectral de sa mère, il fut recueilli par le temple.

La légende dit que cet enfant grandit pour devenir un grand moine. Selon certaines variantes locales très populaires à Ishikawa, cet enfant serait Dōgen Zenji (1200-1253), le fondateur de l'école Sōtō du bouddhisme Zen au Japon.

Ainsi, l'une des plus grandes sagesses spirituelles du Japon serait née de l'amour d'un fantôme.


2. PRÉFECTURE DE HYŌGO : LA GARDIENNE DE LA FORÊT (LE SUICIDE AU FUSIL)


Illustration style estampe japonaise ancienne représentant une Yurei en kimono blanc flottant dans un cimetière avec des feux follets sous un saule pleureur.

Cette histoire est beaucoup plus sombre et moderne, tirée des chroniques locales des villages de montagne de Hyōgo. Elle montre comment un esprit torturé peut choisir la bienveillance.

La Tragédie

Dans un village reculé, une jeune mère vivait dans une misère noire. Abandonnée par son mari, incapable de nourrir son nourrisson lors d'une famine, elle sombra dans le désespoir.

Ne voyant aucune issue, elle vola un vieux fusil de chasse. Elle s'enfonça dans la forêt dense, serra son bébé contre elle, et commit l'irréparable. Elle se tua, emportant l'enfant avec elle.


La Hantise

Les villageois retrouvèrent les corps. Ils craignaient le pire : qu'elle devienne une Onryō (esprit vengeur) et maudisse le village pour ne pas l'allaiter.

Et en effet, peu après, les chasseurs commencèrent à voir une forme blanche errer dans les bois au crépuscule.


Le Miracle

Mais au lieu d'attaquer les villageois, le fantôme faisait quelque chose d'étrange.

À chaque fois qu'un chasseur s'apprêtait à tirer sur un animal ou, par accident, en direction d'un autre chasseur (ce qui arrive dans les bois denses), la forme blanche apparaissait soudainement dans la ligne de mire.

Le chasseur, surpris, baissait son arme.

On réalisa vite que le fantôme de la mère apparaissait systématiquement pour empêcher les coups de feu.

Ayant trouvé la mort par une arme à feu, son esprit était resté pour s'assurer que plus personne ne mourrait de cette façon dans "sa" forêt.

Elle n'était pas une malédiction, elle était une "Sécurité".


3. VILLAGE GEJO (NAGANO) : LES PRISONNIERS LOYAUX

Estampe japonaise traditionnelle montrant une procession de fantômes de samouraïs enchaînés traversant un village sous la neige devant des montagnes

Cette histoire touche à la valeur suprême du Samouraï : la loyauté, même envers l'ennemi.

Les Prisonniers de Guerre

Durant l'époque Sengoku (Guerre des Provinces), le petit village de Gejo dans les montagnes de Nagano servait de lieu de détention pour des samouraïs ennemis capturés.

Ces hommes étaient loin de chez eux, déshonorés par la capture, et finirent par être exécutés ou moururent de maladie et de froid dans ce village isolé.

Ils furent enterrés sommairement à la lisière du village.


La Protection Inattendue

Des siècles plus tard, le village de Gejo subit un exode rural. Le village finit par être abandonné.

On aurait pu croire que le village deviendrait un lieu hanté par la rancune des prisonniers morts.

Pourtant, les rares randonneurs rapportaient une sensation de "Garde". Les légendes locales racontent que les fantômes des prisonniers, n'ayant plus de maître et étant liés à cette terre, ont décidé d'adopter le village comme leur nouveau "Seigneur".

Même morts, ils continuent de monter la garde, protégeant les ruines contre les incendies. Ils sont devenus des Jigami (Dieux du sol).


III. TYPOLOGIE DES ESPRITS : BIENVEILLANCE VS VENGEANCE


estampe-japonaise-duale-yurei-bienveillante-oni-vengeur

Pourquoi certains deviennent-ils des monstres et d'autres des saints ? Tout est une question de catégorie spirituelle.

1. UBUME (産女) : La Mère Tragique

La Kosodate Yūrei de Kanazawa appartient à la catégorie des Ubume.

Ce sont les fantômes de femmes mortes en couches ou enceintes.

Leur attachement à la terre n'est pas la haine, c'est l'inquiétude maternelle. Elles apparaissent souvent couvertes de sang, tenant un bébé. C'est l'exact opposé des femmes démons comme Hannya qui sont consumées par la jalousie destructrice. L'Ubume est consumée par l'amour.

2. GORŌ (御霊) : L'Esprit Noble

C'est une distinction cruciale.

  • Onryō (怨霊) : Esprit vengeur pur. Il tue sans distinction. C'est une force destructrice aveugle née de la rage.

  • Goryō (御霊) : Esprit d'un noble ou d'un martyr puissant, mort injustement. Il peut causer des catastrophes s'il est en colère, MAIS s'il est apaisé par des rituels, il devient un Dieu Protecteur ultra-puissant.

    C'est un peu le principe du Kintsugi appliqué à l'âme : une âme brisée par l'injustice, si elle est "réparée" par la prière, devient plus précieuse et puissante qu'avant.

3. SOREI (祖霊) : Les Ancêtres Bienveillants

C'est la catégorie la plus courante. Une fois les rituels funéraires accomplis, le Yūrei effrayant devient un Sorei (Esprit Ancêtre). Il veille sur la maison, protège les petits-enfants et reçoit les offrandes, souvent sous forme de thé et de nourriture (voir l'importance des rituels chez Chanokaze).


IV. OBON : LE FESTIVAL DES RETROUVAILLES (AOÛT)


Estampe traditionnelle montrant la danse Bon Odori lors du festival Obon, avec des villageois et des esprits Yurei dansant ensemble sous des lanternes près d'une rivière

Si vous voulez comprendre le rapport des Japonais aux fantômes, il faut vivre Obon. C'est un peu le "Día de los Muertos" mexicain, mais en version zen.

1. Le Retour des Âmes

À la mi-août, on croit que les portes de l'Enfer s'ouvrent. Les Sorei reviennent visiter leurs familles vivantes.

Ce n'est pas effrayant, c'est joyeux. On nettoie les tombes (Ohaka-mairi).

2. Le Mukaebi et l'Okuribi (Le Feu)

  • Mukaebi (Feu d'accueil) : On allume des lanternes pour guider les esprits vers la maison.

  • Okuribi (Feu de départ) : On allume de grands feux (comme le fameux Daimonji à Kyoto) ou on met des lanternes flottantes sur les rivières (Toro Nagashi) pour guider les esprits vers l'au-delà.

3. Le Cheval et la Vache (Shoryo-Uma)

C'est une tradition artisanale magnifique. On fabrique deux animaux avec des légumes :

  • Un Cheval fait d'un Concombre : Pour que les ancêtres viennent vite.

  • Une Vache faite d'une Aubergine : Pour qu'ils repartent lentement et puissent charger les offrandes sur le dos de la bête robuste.


V. L'ŒIL DE L'ARTISAN : REPRÉSENTER L'INVISIBLE


1. Le Masque "Yase-onna" (Femme Maigre)

C'est le masque classique du Yūrei.

Les joues sont creusées, les yeux sont cerclés d'or ou de rouge. La bouche est légèrement ouverte, exprimant un soupir éternel. Ce n'est pas un visage en colère comme celui d'un Oni, c'est un visage épuisé. L'épuisement de la mort, l'épuisement d'attendre.


2. La Technique du Gofun et du Triangle

Pour mes créations inspirées des Yūrei :

  • Le Blanc : Je cherche une texture de craie ou d'os, imitant le Gofun (poudre de coquillage).

  • Le Triangle (Hitaikakushi) : C'est l'accessoire indispensable. Ce triangle est le "passeport" pour le paradis. Le porter signifie que l'âme est en transit.


CONCLUSION sur les YUREI

Les Yūrei ne sont pas nos ennemis. Ils sont notre mémoire.

Les histoires de la mère aux bonbons ou de la suicidée de Hyōgo nous rappellent que l'amour ne s'arrête pas quand le cœur cesse de battre. L'instinct de protection est plus fort que la mort.

Avoir peur des Yūrei, c'est avoir peur de nos propres regrets.

Mais si nous les honorons, si nous racontons leurs histoires et entretenons leurs tombes comme lors d'Obon, ils deviennent nos plus puissants alliés.

Dans votre maison, un masque ou une représentation de Yūrei n'est pas une malédiction. C'est un Memento Mori ("Souviens-toi que tu vas mourir") doublé d'un Memento Amare ("Souviens-toi d'aimer").

Car au final, ce qui retient le fantôme, ce n'est pas la chaîne, c'est le lien.


À PROPOS DE L'AUTEUR

Jérémy — Daiyokai

Artisan Maker. Si les Oni sont la force, les Yūrei sont la mélancolie. J'aime sculpter ces visages qui semblent s'effacer. C'est un rappel constant que l'art, comme l'âme, est une tentative de rester présent après le départ.


FAQ : COMPRENDRE LES FANTÔMES

Quelle est la différence entre Yūrei et Yokai ?

  • Yūrei : C'est l'âme d'un être humain décédé (ex: Sadako, la Mère aux bonbons). Il garde son apparence humaine.

  • Yokai : C'est une créature surnaturelle qui peut être un animal (ex: Kitsune), un objet (ex: Tsukumogami) ou un monstre. Il n'a jamais été humain.

Pourquoi les fantômes japonais n'ont-ils pas de pieds ?

Cette convention artistique date du XVIIIe siècle, popularisée par le peintre Maruyama Okyo. On dit qu'il a peint le fantôme de sa maîtresse morte en rêvant d'elle. Dans le rêve, le bas de son corps était flou. C'est devenu la norme pour montrer que l'esprit ne touche plus terre.

Le sel chasse-t-il les Yūrei ?

Oui. Le sel (Mori-shio) est l'agent purificateur ultime dans le Shintoïsme. On place des petits tas de sel à l'entrée des maisons pour empêcher les esprits impurs d'entrer.

TABLEAU : LA HIÉRARCHIE DES MORTS

Nom

Origine

État émotionnel

Action

Sorei (Ancêtre)

Mort naturelle

Paix, Protection

Veille sur la famille (Obon)

Goryō (Noble)

Mort injuste

Colère puis Puissance

Catastrophes OU Bénédictions (si prié)

Ubume (Mère)

Morte en couches

Tristesse, Inquiétude

Cherche à sauver/nourrir son bébé

Onryō (Vengeur)

Meurtre, Trahison

Rage aveugle

Tue, Maudit les lieux (The Grudge)


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